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  • LA REDACTION

Entretien avec Salma Khalil

Entretien réalisé par Mélina SEYMOUR


Tchadienne aux multiples talents, cette promotrice culturelle est aussi photographe, designer et présidente d'association pour ne citer que cela. Elle est connue pour son franc parler et ses prises de positions à travers ses différentes publications. Salma Khalil répond aux questions d'Africa Mondo, sans langue de bois…


Salma KHALIL, Crédits photos : Gérard DELAZZER

...notre pays demeure parmi les pays les plus pauvres au monde, un pays qui nécessitent des perfusions en don pour pouvoir survivre.

Vous refusez de vous taire, vous dénoncez avec class, vous mettez en lumière les joies, mais aussi les souffrances de votre pays le Tchad. Qu'est-ce qui vous donne le sourire aujourd'hui dans votre pays et qu'est-ce qui vous révolte ?


Nous avons hérité d’un grand pays, peuplé de millions d’hommes et de femmes riche en culture. Nous marchons sur un tapis de sol fertile et un sous-sol gorgé de ressources naturelles variées. Le Tchad a tout pour offrir le meilleur à sa société. Toutes ces richesses ne valent absolument rien si nous ne sommes pas résolument décider à accéder au développement par le travail et la confiance. Aujourd’hui, il y a plus d’un demi-siècle notre pays demeure parmi les pays les plus pauvres au monde, un pays qui nécessitent des perfusions en don pour pouvoir survivre. Ce manque de politique ferme de développement me révolte. Car excepté la stabilité politique et la sécurité, nous n’avons besoin que de la mobilité, de la technologie numérique et du savoir-faire pour booster l’entrepreneuriat. C’est un métier libre qui ne se force. Il nécessite beaucoup patience et de motivation car le chemin de l’entrepreneuriat est parfois long et boisé de trappe. Toutefois quand tu arrives à la porte de la réussite et que les fruits de ta labeur commencent rayonner ta vie voix ne reconnaissent pas le sacrifice consenti. Simplement parce que certains ne croient pas à la valeur du travail et quand il s’agit d’une femme, d’autres pensent qu’elle a été favorisée, des clichés catégorisant les sexes dans nos sociétés. Les réseaux sociaux sensés devenir des outils incontournables pour renforcer l’entrepreneuriat numérique, sont devenus des véritables vecteurs des vidéo à caractère sexistes illustrant des scènes de viols, lynchage, parfois des vidéos d’une rare violence.

Au Tchad, le corps de la femme est chosifié, violenté et diffusé sans interruption. Des vidéos qui se retrouvent et circulent sur les Smartphones des adolescents, banalisant ainsi les violences.

L’une des vidéos a même été tournée par des femmes. C’est une chose grave et inconcevable. Cela veut dire qu’il existe des personnes qui ne craignent pas l’autorité de l’Etat, peut-être parce qu’elles s’estiment au-dessus de la loi. Mais cela donne aussi une idée de ce que ces personnes pensent de la femme. Je pense que la justice a du pain sur la planche et elle doit réaffirmer. Et notre société doit mettre l’accent sur l’éducation et la rééducation de ses progénitures orientée vers le respect du prochain, le savoir-vivre et la sensibilisation sur l’usage des réseaux sociaux.


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Il est évident que certaines réalités sont révoltantes mais elles n’assombrissent pas ma vision future du Tchad. Je suis au contraire optimiste et positive. L’expérience nous a montré clairement que ceux qui se lèvent tôt, travaillent avec stratégie, sont ceux-là qui portent et façonnent l’avenir du pays et mon pays en compte de nombreux.

Des femmes et des hommes qui osent, qui luttent, toutes ces étoiles brillantes illuminent notre pays. Mais nous pouvons encore faire mieux. Nous devons beaucoup nous focaliser sur le travail et s’armer des savoir-faire efficaces et intelligents.

Nous sommes la somme de nos expériences, comment êtes-vous façonnée aujourd'hui, compte tenu de votre parcours ?

Aujourd’hui, quand je revois tout le parcours que j’ai effectués pour en arriver là, je sens une agréable sensation de fierté. Je me plais quand je suis devant le grand miroir. Et pourtant au fond de moi une voix me dit, «tu n’as rien fait encore». Ce n’est que le début. Tu dois encore travailler. J’ai connu certes des moments très difficiles. Parce que lorsque vous êtes une femme et que vous êtes à vos débuts, il faut vraiment être prudent et patiente. A mes débuts, je réalisais des tableaux et pour trouver de la clientèle, je parcours des kilomètres à pieds. Et c’est lorsque vous êtes exposée à la précarité de la vie et que vous vous cherchez encore que vous pouvez tomber entre les mains des prédateurs qui vous font miroiter le chemin le plus rapide de la réussite. Mes débuts étaient certes difficiles mais je ne regrette pas d’avoir affronté vents et marées pour atteindre la ligne d’arrivée. J’ai beaucoup appris et j’ai aussi beaucoup partagé autour de moi et je continue de le faire. En chemin j’ai aussi rencontré des hommes et des femmes de bonne moralité animés d’une volonté saine de me guider vers la maitrise des rouages de mon futur métier. Aujourd’hui encore j’ai le soutien de ces personnes et surtout de ma famille et de celui de mon époux qui est très important. Je pense que dans la vie, il faut parfois choisir ses compagnons de route. Cette expérience m’a surtout montré que nous avons besoin des uns et des autres pour nous parachever et se perfectionner.


Salma KHALIL, Crédits photos Zouloukelleyni Dourfaye


Quels sont vos rêves et vos ambitions pour le Tchad et pour l'Afrique ?

Je rêve d’un Tchad qui ne figure plus parmi les derniers de la liste des nations unies sur les Indices de Développement Humains. Nous ne devons plus être parmi les premiers des derniers et les derniers des premiers sur les listes. Je rêve vraiment d’un Tchad stable ou la question de la sécurité est une histoire du passée. Un Tchad où la mobilité devient une banalité et où la confiance, la motivation ainsi que la rigueur dans le travail devient une nature humaine. Il faut surtout noter que nous n’avons pas une politique sérieuse qui puisse contribuer efficacement au développement à travers le désenclavement et la promotion du numérique. Pour promouvoir l’entrepreneuriat, les tchadiens ont besoin de voyager parce qu'entreprendre ne se résume pas uniquement à réaliser des activités commerciales dans son pays. Aujourd’hui il est plus cher de voyager du Tchad vers les Etats Africains que de voyager du Tchad vers l’Europe. C’est inconcevable. Pourtant, les discours de nos autorités sont toujours riches en mots «jeunesses, autonomisation, femme, développement, immigration, etc.». Le développement ne doit pas être une suite de discours mais un fait de terrain. Je vois un Tchad où les femmes sont autonomes, actives et où les femmes entreprenantes organisées en synergie deviennent le bloc de montagne incontournable dans l’économie tchadienne. Elles doivent être présentes dans les instances des décisions du pays.

Je rêve d’un Tchad qui tourne les politiques de la mondialisation en sa faveur et non un pays qui se noie dans le système de commerce mondial et international favorable au pays producteurs. Oui, un Tchad qui exporte ses produits artisanaux à travers le monde et booste l’autonomisation des femmes grâce à ce système de libre circulation des marchandises.


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Les Africains doivent se poser la question du pourquoi le monde entier converge vers notre continent. Et nous ne savons tous que l’eldorado, d’aujourd’hui, du futur et du passé demeure notre contient. Je n’ai jamais vu le continent africain comme un ensemble des Etats indépendants mais plutôt comme un grand gisement de richesses culturelles intarissables et exploitable à l’infini. L’Afrique a été toujours ma source d’inspiration et ma source de revenu. Nous les jeunes devons cesser de prendre des risques pour être réduit en esclavage en Libye, être abandonné au milieu des océans par les passeurs, ou être renvoyé honteusement chez soi. Il est plus digne de rester chez soi et réussir Je n’estime que l’ensemble des sommes d’argent récoltés par les passeurs suffisent à faire construire un énorme business. Les libanais, chinois, turques, européens, et d’autres qui s’installent en Afrique, réussissent pour la plus part à développer leur commerce. Pourquoi pas nous chez nous ? Raison pour laquelle j’encourage les initiatives entrepreneuriales collectives.

Nous vous invitons à vous projeter dans 20 ans. Comment envisagez-vous votre contribution à l'amélioration de la société ?

En tant qu’artiste plasticienne, photographe, infographiste et designer, je travaille dans le domaine des arts, de la culture et du numérique. Je suis une promotrice culturelle et le travail que j’effectue consiste non seulement à promouvoir le domaine dans lequel j’excelle mais aussi de faire connaître le métier d’artiste dans mon pays. L’art et la culture ne sont pas très encouragés au Tchad. Dans notre société, lorsque l’exercice de votre métier est de nature artistique, alors ce que vous faites n’est pas considéré. Peu sont ceux qui encouragent et respectent cette profession. C’est pourquoi l’un de mes objectifs est surtout de faire connaître mais aussi de d’encourager ce type de travail dans mon pays. C’est ce que je fais. Raison pour lesquelles j’organise des ateliers et travaille en synergie. Le travail collectif permet d’acquérir du savoir-faire, de sensibiliser, d’innover et de s’améliorer. Dans un groupe il y a toujours des transferts de connaissances.

Nous sommes dans un monde où il faut en permanence innover, travailler et convaincre. Que nous le voulons ou pas le monde d’aujourd’hui est tel qu’il est. Il faut créer, influencer et exister. Je voudrais que les efforts que j’effectue actuellement ainsi que mes projets en cours impactent et impacteront positivement la société. Et d’ici 20 ans j’espère voir celles et ceux que j’ai formés, accompagnés et conseillés s’épanouir dans leur vie et impacter positivement à leur tour notre société. Parce que notre devoir est aussi celui d’offrir un avenir meilleur à la génération à venir. Il est important que les femmes qui travaillent dans des conditions difficiles aujourd’hui pour gagner leur autonomie, obtiennent demain de bons résultats. Car Il y a un temps pour souffrir, il y a et un temps pour profiter des fruits de sa labeur.



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